Proposition révolutionnaire de l'Équateur : l'Initiative Yasuní ITT

30 mars 2010

En réponse à l'incapacité des États à aller au-delà de leurs intérêts nationaux et commerciaux dans la lutte contre le réchauffement climatique, comme lors de l'échec du sommet de Copenhague en décembre 2009, un petit pays, l’Équateur, propose au monde une idée simple mais révolutionnaire : l’Initiative Yasuní ITT.

Comment engager de véritables politiques de lutte contre le réchauffement climatique? L’échec du sommet de Copenhague, en décembre 2009, a montré les difficultés des États à se remettre en question quant à leur modèle de développement et à présenter de véritables politiques de lutte contre le réchauffement climatique en accord avec les autres pays du monde. Face à cette incapacité à aller au-delà des intérêts nationaux et commerciaux, un petit pays, l’Équateur, propose au monde une idée simple mais révolutionnaire : l’Initiative Yasuní ITT.

Le projet ITT (sigle venant du nom des trois forages d’exploration se trouvant dans la zone : Ishpingo-Tambococha-Tiputini) consiste à laisser sous terre quelques 850 millions de barils de pétrole situés dans le parc Yasuní, une réserve naturelle contenant une des plus importantes biodiversités au monde. L’exploitation de ce pétrole lourd pourrait rapporter à l’État entre 5 et 6 milliards de dollars (avec un prix de 70 dollars le baril). Mais en échange, l’Équateur, en partant du principe de coresponsabilité pour les problèmes environnementaux globaux, demande à la communauté internationale une contribution de 50 % au minimum de la manne financière dont il pourrait disposer s’il exploitait ce pétrole. La biodiversité en Amazonie doit être considérée comme un bien commun mondial car c’est la plus grande source d’oxygène au monde.

L’Équateur possède une économie fondée principalement sur la rente du pétrole. En 2009, 51,2 % des exportations venaient du pétrole. Or, les réserves de l’ITT représentent environ 20 % des réserves totales connues dans le pays. C’est donc une manne financière dont un pays comme l’Équateur ne peut se passer. Pourtant, la proposition du gouvernement équatorien est de ne pas exploiter ces réserves, et ce pour diverses raisons.

Le projet ITT est une proposition du gouvernement équatorien qui vise à lutter contre le réchauffement climatique et contre la perte d’une très riche biodiversité, à empêcher l’émission d’environ 410 millions de tonnes de CO2, à freiner la déforestation et la pollution des sols, ainsi que la détérioration des conditions de vie des habitants de la région. De plus, il y a des raisons éthiques indiscutables. Dans ces réserves vivent des peuples libres en isolement volontaire : les Tagaeri et les Taromenane (qui font partie de la nationalité waorani). Ces peuples ont choisi de vivre isolés. L’exploitation du pétrole dans la zone où ils vivent serait une violation du droit international mais aurait aussi pour conséquence la réduction de leur territoire, la perte de zones de chasse, de pêche et de cueillette. Il s’agit de ne pas reproduire ce qui s’est passé entre les années 1960 et 1990 avec la disparition de deux peuples entiers, les Tetetes et les Sansahauris, provoquée par l’activité pétrolière de la compagnie Chevron-Texaco, dans le nord de l’Amazonie équatorienne.

Les fonds obtenus par l’Initiative seront destinés principalement : au changement de la matrice d’offre énergétique et productive, réduisant l’utilisation de combustibles fossiles en les substituant par des formes renouvelables d’énergie hydraulique, géothermique, éolienne ou solaire ; à la protection d’aires protégées (représentant environ 20 % du territoire équatorien) ; à la reforestation d’un million d’hectares de forêt ; à l’investissement dans l’éducation, la santé, l’habitat et dans la création d’emplois, dans des projets soutenables dans cette partie de l’Équateur. Et tout cela, en harmonie avec la nature, c’est-à-dire en dépassant le caractère principalement extractif de l’actuel modèle de développement, qui dépend de l’exploitation du pétrole et des forêts. Avec ce projet, le gouvernement équatorien veut montrer le nouveau modèle de développement que doit suivre le pays.

Cette nouvelle vision implique de rompre avec la vision anthropocentrique du développement et, ainsi, constitue un grand défi dans le contexte mondial actuel. De cette manière, l’Équateur va asseoir des bases solides pour une croissance économique qui ne dépendra plus du sacrifice du patrimoine naturel du pays. Le projet ITT apporte une critique radicale du capitalisme qui n’est plus viable. Cette critique doit nécessairement prendre en compte l’écologie avec comme objectif la justice sociale. Notre monde a aujourd’hui besoin d’actes et non plus de simples discours. La société civile doit se réapproprier les débats sur le réchauffement climatique et les enjeux que cela pose.

Le projet ITT représente un exemple pour que l’économie postpétrolière et la justice climatique deviennent réalité. Il nous oblige à penser un autre type de développement qui ne soit plus fondé sur l’extraction des ressources naturelles, sur la simple accumulation des richesses, mais qui prenne en compte une meilleure harmonie de l’être humain avec la nature. Il est indispensable que la société civile internationale et les partis politiques fassent pression sur les différents gouvernements des pays qui polluent le plus afin que ceux-ci contribuent financièrement à ce projet, en reconnaissance de leur dette écologique historique. La réussite de cette initiative permettrait de reproduire ce type de projets dans d’autres pays, ce qui permettrait d’avoir un véritable impact sur le réchauffement climatique.

Article paru dans l'Humanité mercredi 24 mars 2010, par Matthieu Le Quang, Doctorant en science politique à l'Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence, Chercheur associé à FLACSO-Équateur.