Crise climatique et extinction des espèces

Feux de forêt, inondations, sécheresses, canicules : la crise climatique est bien réelle, chez nous et dans le monde entier. L’extinction massive d’espèces animales et végétales est moins apparente, même si un million d’espèces sont sur le point de disparaître. Pourtant, les deux crises existentielles sont étroitement liées et s’exacerbent mutuellement. Nous devons les aborder ensemble.

Nous, humains, avons un talent pour détruire ce qui nous entoure. Prenons le climat : nous continuons à rejeter de grandes quantités de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, sans nous soucier du lendemain, malgré les mises en garde répétées, depuis des décennies, des scientifiques sur la catastrophe climatique que nous provoquons.

Mais dérégler le climat semble ne pas nous suffire : nous détruisons également la diversité du vivant sur notre planète. Par nos activités, , par exemple en défrichant les forêts tropicales, nous détruisons l’habitat d’innombrables espèces animales et végétales.

Menace double pour les grands singes

Chimpanzés, bonobos et gorilles, sont menacés d’extinction. Nous pourrions les sauver, ainsi que d’innombrables autres espèces, si nous parvenions à protéger leur habitat.

Mais cela pourrait ne être pas suffisant à cause de la crise climatique. L’augmentation de la température mondiale peut également aboutir à la destruction de l’habitat des grands singes. Agir juste à sa conservation in situ n’est donc pas suffisant.

Ce cas montre à quel point climat et biodiversité sont étroitement liés. Un fait souvent négligé.

Un million d’espèces menacées d’extinction

L’ONU estime à un million le nombre d’espèces qui pourraient s’éteindre dans un avenir proche. Les écosystèmes sont en danger sur 75 % des terres émergées de la planète. Les récifs coralliens et les forêts tropicales sont particulièrement touchés. La Terre a déjà connu cinq extinctions de masse. La dernière avait marqué la fin du règne des dinosaures, long de millions d’années. L’évolution, pour ainsi dire, a recommencé à ce moment-là. Aujourd’hui, pour la sixième fois, la biodiversité s’effondre. Et c’est l’homme qui a déclenché le drame en traitant la nature de manière irresponsable.

Toutefois, le dérèglement du climat n’est abordé que de manière secondaire en relation avec l’extinction actuelle des espèces. C’est une erreur, car la catastrophe climatique ne provoque pas seulement des inondations, des canicules et des hivers extrêmement froids, elle modifie aussi fondamentalement les conditions de vie des animaux et des plantes du monde entier.

Le climat est également crucial pour l’avenir des grands singes d’Afrique : l’augmentation des températures et la multiplication des sécheresses bouleversent la composition de la flore et donc l’alimentation des animaux. Selon de nouvelles recherches, l’habitat des grands singes d’Afrique diminuera de 85 %, même si nous parvenons à limiter l’augmentation de la température mondiale à 1,5 °C. Si nous échouons, leur habitat disparaîtra presque intégralement. L’extinction de nos plus proches parents dépend donc également du sérieux avec lequel nous prenons la protection du climat.

Crise climatique et extinction massive sont causées par les humains

La situation des primates évoquée ci-dessus n’est pas une exception mais la règle : le dérèglement climatique et l’extinction massive des espèces  sont deux crises existentielles causées par l’homme et qui se produisent simultanément et interagissent l’une avec l’autre. Aucune ne peut être considérée comme secondaire. Nous devons les aborder ensemble.

L’étroite interaction entre climat et biodiversité peut être étudiée dans les forêts tropicales, dont les écosystèmes possèdent la plus grande richesse faunistique et floristique de la planète : on trouve plus d’espèces d’arbres sur un seul hectare du parc national de Yasuní, en Équateur, que dans toute l’Amérique du Nord ; on trouve plus d’espèces d’insectes sur un seul arbre géant de la forêt vierge que dans toute l’Europe. En tant que puits de carbone et faiseuse de pluie, la forêt équatoriale intacte joue un rôle important dans la régulation du climat. Sa préservation est donc cruciale dans la lutte contre la catastrophe climatique. Elle absorbe et stocke à long terme le dioxyde de carbone (CO2) présent dans l’air.

La forêt tropicale comme puits de carbone

Selon des estimations, les forêts tropicales humides stockent 250 milliards de tonnes de CO2, dont une grande partie dans les tourbières. À l’échelle mondiale, cela correspond à 90 fois les émissions annuelles de gaz à effet de serre d’origine humaine. 40 % de l’oxygène présent dans l’atmosphère provient des forêts tropicales. Si la métaphore des forêts comme "poumon de la planète" n’est pas parfaitement adaptée, elle souligne néanmoins leur rôle vital.

Les forêts tropicales sont de moins en moins aptes à remplir leur tâche de régulation du climat. Au contraire, la déforestation, due par exemple à l’établissement de plantations, de pâturages ou de projets miniers, provoque l’émission de grandes quantités de gaz à effet de serre (CO2, méthane et oxydes d’azote). La destruction des tourbières a un effet particulièrement dévastateur. Selon une étude publiée dans la revue scientifique Nature, les forêts tropicales pourraient émettre davantage de carbone qu’elles n’en capturent à partir de 2035 en raison de l’évolution des conditions climatiques, et donc alimenter davantage la crise du climat. C’est apparemment déjà le cas en Amazonie.

Prendre en compte les points de basculement

La crise climatique a un impact particulièrement dramatique sur les "18 points de basculement". Il s’agit de domaines dans lesquels les changements lents s’accélèrent abruptement et ne peuvent plus être arrêtés. L’Amazonie est l’un de ces points de basculement : si l’homme continue son œuvre destructrice dans la forêt amazonienne, cela aboutira à l’effondrement définitif et irréversible de l’écosystème. Cela signifierait la perte d’une diversité biologique immense mais également de l’un des plus importants stabilisateurs climatiques de la planète, dans lequel s’effectue un quart des échanges de carbone entre l’atmosphère et la biosphère mondiale.

Le fonctionnement du cycle de l’eau est crucial : la forêt tropicale produit elle-même une grande partie des précipitations qu’elle reçoit. La déforestation progressive et le réchauffement climatique, qui a déjà commencé, pourraient affaiblir ce cycle de manière décisive. La forêt pluviale à feuilles persistantes se transformerait en une forêt saisonnière ou une savane adaptée à la sécheresse. Selon certaines études, le basculement de l’Amazonie aura lieu lorsque 20 à 25 % de la forêt aura été détruite. Selon d’autres recherches, ce point de non-retour a déjà été atteint.

Considérer les points de basculement de manière isolée ne suffit pas. Il faut également prendre en compte un possible effet domino : un effondrement de la mousson ouest-africaine pourrait également avoir des conséquences dévastatrices pour l’Amazonie. Un déplacement régional des précipitations pourrait entraîner le verdissement du Sahara et, ce faisant, empêcher la fertilisation de la forêt tropicale d’Amérique du Sud par la poussière du désert traversant l’océan Atlantique. L’absence de sable priverait la forêt amazonienne d’une importante source d’engrais.

Organes des Nations Unies pour le climat et la biodiversité

Les gouvernements du monde entier et leurs conseillers, jusqu’aux Nations unies, négligent le lien entre la crise climatique et l’extinction massive des espèces. Les organes des Nations unies en charge du changement climatique et de la biodiversité vivent pour ainsi dire dans leur bulle. Chacun organise, indépendamment l’un de l’autre, des sommets mondiaux où les États établissent des feuilles de route pour sauver la planète : en octobre 2021, ils veulent mettre fin à l’extinction massive des espèces, puis au mois de novembre à la catastrophe climatique. Il incombera donc aux organisations de protection de l’environnement de faire en sorte que les deux questions soient inscrites à l’ordre du jour en même temps.

Pour la première fois, des experts des deux organes des Nations unies ont soumis un document commun en juin 2021. Il est difficile de comprendre pourquoi cela ne s’est pas produit plus tôt. Comme s’ils devaient rattraper le terrain perdu, les scientifiques ont été plus explicites que jamais dans leur rapport : une protection du climat mal comprise peut nuire à la biodiversité. Ce qui semble bon pour protéger le climat peut causer des dommages écologiques considérables.

Une protection du climat mal comprise

Les véhicules électriques peuvent être considérés comme bons pour le climat car ils n’émettent pas de CO2 en roulant. Cependant, l’extraction des matières premières, notamment de l’aluminium pour la carrosserie et du lithium pour les batteries, cause d’immenses dégâts environnementaux. 

La production de biocarburants et de granulés de bois, censés également être respectueux du climat, provoque la destruction des forêts et des prairies et est dévastatrice pour la biodiversité. Les monocultures d’huile de palme, de maïs ou d’acacias, ne possèdent quasiment aucune diversité biologique, ce sont des"déserts verts" à faible valeur écologique. Même le bénéfice pour le climat est incertain. Les forêts anciennes absorbent et stockent davantage de gaz à effet de serre que les plantations d’arbres. En outre, il faudra des décennies pour éliminer de l’atmosphère le CO2 que les granulés de bois libèrent au moment de leur combustion, trop tard pour atteindre l’objectif de 1,5°C fixé par la diplomatie climatique.

Le principe de planter des arbres pour stocker du CO2 semble être une bonne idée. Mais planter une mauvaise espèce au mauvais endroit fait plus de mal que de bien. Par exemple, les monocultures de pins ou d’eucalyptus sont non seulement pauvres en espèces, mais elles mettent parfois en danger le cycle des nutriments et de l’eau. La reforestation des savanes est particulièrement délicate car, bien que naturellement dépourvus d’arbres, les prairies sont des écosystèmes complexes et riches en carbone.

Pour faire face à ces crises, il faut des mesures qui profitent à la fois à la biodiversité et au climat. Celles-ci existent : il s’agit avant tout de la protection et de la restauration des mangroves et des tourbières. Ces écosystèmes stockent une quantité particulièrement importante de carbone et sont également extrêmement riches en espèces. La destruction des tourbières étant particulièrement néfaste pour le climat, elle doit être arrêtée immédiatement, notamment en Indonésie.

Rôle des aires protégées

Les zones protégées jouent un rôle essentiel dans la préservation de la biodiversité et du climat. C’est la raison pour laquelle les différentes instances de l’ONU visent, de manière quasi unanime, à mettre sous protection entre 30 et 50 % de la surface de la Terre au cours des prochaines décennies. Mais le slogan "protéger 30% de la planète d’ici à 2030" inquiète les défenseurs des droits de l’homme : jusqu’à 300 millions de personnes pourraient être déplacées, si des régions étaient soudainement "protégées" des habitants qui y ont jusqu’à présent en harmonie avec la nature. Il est crucial que toutes les mesures de protection se prennent dans le respect des droits des populations locales, principalement indigènes. Cependant, il existe un grand danger que les gouvernements et les organisations influentes décident du classement ou de l’extension de réserves protégées sans tenir compte de celles et ceux qui ont su préserver les forêts tropicales et les autres trésors naturels grâce à leur mode de vie adapté.


Pour préserver à la fois le climat et la biodiversité, nous devons :


  • Conserver les forêts tropicales : bien plus que des puits de carbone, elles sont des écosystèmes diversifiés et des habitats pour des millions de personnes.
  • Renforcer les droits des peuples autochtones : les indigènes sont souvent les meilleurs gardiens de la forêt. 
  • Changer fondamentalement notre manière de vivre et de faire des affaires : nous devons réduire notre consommation d’énergie, de nourriture et de matières premières.
  • Réformer les mauvaises politiques climatiques : cela signifie de mettre fin à l’utilisation malavisée des biocarburants, notamment ceux à base d’huile de palme, de soja ou de canne à sucre, et cesser de brûler des arbres dans les centrales électriques.
  • Transformer l’économie et la société d’une manière écologiquement durable suite à la pandémie de Covid : il ne doit pas y avoir de plans de relance pour stimuler la consommation.