Le ministre des Forêts ne reconnaît pas les Papous indigènes
Indonésie : Le ministre des Forêts cède un demi-million d’hectares de forêt en Papouasie au profit du projet stratégique national de Merauke. Le ministère ne reconnaît pas l’existence des communautés autochtones et traite leurs terres et leurs vies comme à l’époque coloniale. Cinq Papous autochtones de Wambon portent l’affaire devant les tribunaux.
Sous le gouvernement du président Prabowo Subianto, le district de Boven Digoel connaît, lui aussi, une nouvelle vague de déforestation. Dans le cadre du Projet stratégique national de Merauke (PSN Merauke), le ministère des Forêts a, par décret, reclassé 486 939 hectares de forêt situés dans les districts de Merauke, Mappi et Boven Digoel en « terres non forestières », afin d’y cultiver des palmiers à huile et de la canne à sucre destinés à la production de biodiesel et d’éthanol. Au total, les plantations devraient s’étendre sur deux millions et demi d’hectares.
Ce projet prévoit la destruction de plus de deux millions d’hectares de forêt appartenant aux populations autochtones de Papouasie.
Les Papous s’opposent farouchement à cette déforestation d’une ampleur incroyable, planifiée par l’État. Il en va de même pour le peuple Wambon de Boven Digoel.
Auparavant, le district avait officiellement reconnu la forêt traditionnelle (Hutan Adat) des Wambon à l’issue d’un processus laborieux s’étalant sur plusieurs années. Cependant, le ministère des Forêts à Jakarta n’a toujours pas donné suite à cette reconnaissance. Du fait de sa reclassification en « terres non forestières », la protection juridique est désormais levée et la forêt est ouverte à la déforestation – au mépris du principe du consentement libre, préalable et éclairé, des droits des peuples autochtones et de l’ensemble des accords sur le climat et des engagements en matière de protection des forêts.
L’affaire Wambon illustre parfaitement l’attitude impitoyable de l’oligarchie à l’égard des populations autochtones et de la nature, la tendance à enfreindre la loi et à ne pas respecter les engagements, ainsi que l’échec flagrant du système judiciaire.
Le litige opposant les Wambon indigènes au ministre des Forêts
Les communautés autochtones ont formé un recours contre le décret du ministère des Forêts. Le ministère ayant ignoré leurs objections, cinq autochtones Wambon ont saisi le tribunal administratif de Jakarta.
Les négociations en sont désormais à la phase d’instruction. Les représentants juridiques des populations autochtones ont présenté des éléments de preuve et le ministre des Forêts a déposé par écrit sa réponse à la plainte.
Plaidoirie de l’avocat Tigor Hutapea, représentant des Wambon
Le ministre des Forêts ne reconnaît pas les communautés indigènes.
« La réponse du ministre des Forêts laisse entendre qu’il ne reconnaît pas les cinq plaignants comme des autochtones et propriétaires des territoires autochtones sur lesquels ils vivent depuis des générations ; il demande le rejet de la plainte. Nous, avocats, estimons que le ministre des Forêts adopte une approche positiviste et s’en tient au principe de la domein verklaring – un héritage de l’époque coloniale néerlandaise – lorsqu’il affirme que les territoires traditionnels sont considérés comme sans propriétaire et relèvent donc entièrement du contrôle de l’État. C’est là la cause des nombreux conflits liés à la terre et aux ressources naturelles.
Le ministère des Forêts affirme que les territoires autochtones sont sans propriétaire et relèvent du contrôle absolu de l’État.
Nous dénonçons également les retards pris dans la reconnaissance des forêts autochtones. Les cinq plaignants ont déjà obtenu cette reconnaissance de la part du district, mais attendent depuis 2023 la décision du ministère des Forêts. Le ministre des Forêts a en revanche rapidement modifié le statut de ces forêts, sans l’accord des communautés autochtones et sans expertise appropriée.
Le ministre des Forêts porte atteinte aux droits des communautés autochtones.
La déforestation a de graves répercussions sur les écosystèmes. On compte ici 166 325,314 hectares de forêt à haute valeur de conservation (HCV). Celle-ci revêt une grande importance biologique, écologique, sociale et culturelle, tant au niveau local et régional qu’au niveau mondial.
On compte également 51 333 hectares de tourbières – dont les plus grandes se trouvent à Boven Digoel – ainsi que 61 370 hectares de forêt primaire. Conformément à la loi, ces zones sont protégées et aucun permis ne peut y être délivré.
Ces forêts stockent 27 079 656 tonnes de carbone, et leur déboisement entraîne l’émission de 99 292 072 tonnes de dioxyde de carbone. La déforestation constitue un manquement aux engagements pris par l’Indonésie en matière de lutte contre le changement climatique. Nous demandons donc l’abrogation du décret n° 591 du ministre des Forêts de 2025. »
Les habitants et la nature à Boven Digoel
Ce district de la province de Papouasie-Sud, situé au nord de Merauke, s’étend sur 2,71 millions d’hectares. Cela correspond presque à la superficie de la région Bretagne ou à celle de l’ensemble des 9 000 réserves naturelles allemandes réunies. Sur cette superficie, deux millions d’hectares sont couverts de forêts.
Ici vivent 74 000 personnes, dont environ 50 000 autochtones – les Wambon, les Muyu, les Awyu et les Korowai – et plus de 20 000 immigrants venus d’autres îles d’Indonésie.
La faune et la flore comptent parmi les plus fascinantes de la planète, mais aussi parmi les moins étudiées scientifiquement. Les forêts primaires, les tourbières et les eaux présentent une grande biodiversité, avec une proportion extrêmement élevée d’espèces endémiques.
La végétation comprend des forêts tropicales de basse altitude et des forêts de tourbière, ainsi que, au sud, des mangroves et des savanes. Elle est dominée par des arbres tropicaux gigantesques, tels que le bois de fer (Intsia ssp., ‘merbau’), ainsi que par une diversité infinie de plantes grimpantes, de fougères et d’épiphytes.
On y trouve des oiseaux de paradis et des casoars, des kangourous arboricoles et des couscous. Le fleuve Digoel, dont la longueur dépasse celle du Rhône, abrite au moins 30 espèces de poissons répertoriées, ainsi que des crocodiles d’eau douce et d’eau salée.
Bois, huile de palme, braconnage
L’abattage des précieux arbres d’Intsia, le déboisement pour créer des plantations et le braconnage mettent en péril ce paradis naturel avant même qu’il n’ait pu être entièrement documenté.
Plus de 410 000 hectares ont été concédés à des entreprises, et plusieurs dizaines de milliers d’hectares ont déjà été défrichés. La majeure partie est encore couverte de forêt et est défendue avec acharnement par la population autochtone.
Plusieurs grands groupes influents d’Asie du Sud-Est opèrent à Boven Digoel. L’exploitation de la région résulte de la collaboration entre des multinationales bien établies, des sociétés fantômes et les nouveaux grands projets d’État.
Depuis des décennies, le groupe sud-coréen et indonésien Korindo est présent à Boven Digoel, où il s’est d’abord lancé dans l’exploitation forestière avant de se tourner vers les plantations de palmiers à huile, qui s’étendent désormais jusqu’à Merauke. Korindo est accusé de pratiquer le défrichage par brûlis et de s’accaparer des terres.
Il y a quelques années, le groupe malaisien Menara a obtenu l’autorisation de créer la plus grande plantation de palmiers à huile au monde, s’étendant sur plus de 280 000 hectares. Il a remporté ce marché grâce à la scission en sept sociétés et à des structures d’entreprise opaques.
Les Papous de l’ethnie Awyu s’y opposent farouchement, y compris sur le plan juridique. Ils ont obtenu que le ministère de l’Environnement et des Forêts de l’époque impose des interdictions de déboisement à deux de ces entreprises, et que la Cour de cassation confirme ces décisions dans des arrêts qui ont fait jurisprudence. Plus de 65 000 hectares de forêt primaire ont ainsi été sauvés des tronçonneuses.
Depuis 2024, le Projet stratégique national de Merauke, qui s’étend sur plus de deux millions d’hectares, est mis en œuvre par la force militaire. Vous trouverez de nombreux articles sur notre site web en tapant <PSN Merauke>.
Dans le cadre du PSN Merauke, au moins dix entreprises et consortiums de holdings sont actifs :
- PT Global Papua Abadi (GPA): Plantations de canne à sucre, usines de sucre et de bioéthanol
- PT Murni Nusantara Mandiri: Plantations de canne à sucre
- Jhonlin Group et ses filiales : défrichements et projets d’infrastructure
- PT Agrinas Pangan: entreprise d’état ; défrichement et 30 000 hectares de rizières (Food Estate)
- PT Andalan Manis Nusantara: 60 000 hectares de plantations de canne à sucre, une usine de sucre et de bioéthanol, une centrale électrique à biomasse
- PT Semesta Gula Nusantara: 66 000 hectares de plantations de canne à sucre et de bioéthanol
- PT Dutamas Resources International: 60 000 hectares de plantations de canne à sucre, une usine de sucre et de bioéthanol, une centrale électrique à biomasse
- PT Borneo Citra Persada: 50 000 hectares consacrés à la culture de la canne à sucre, du riz et à l’élevage bovin
- Merauke Sugar Group (MSG): Holding de la famille Fangiono qui coordonne les activités dans les secteurs du sucre et du bioéthanol
- PT Sucofindo: Études de faisabilité
- PLN: Centrales électriques d’état
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