L’Allemagne exclut aussi l’huile de palme des biocarburants

Photomontage: un panneau "cul-de-sac" au bord d'un chemin au milieu d'une zone déboisée et qui mène jusqu'à une forêt tropicale encore intacte Après la France et l’Autriche, l’Allemagne sort également de l’impasse des à biocarburants à l’huile de palme (© Rainforest Action Network - Montage Rettet den Regenwald - CC BY-NC 2.0)

6 oct. 2021

Après la France en 2020, puis l’Autriche en 2021, l’Allemagne a également décidé l’arrêt des subventions aux carburants à base d’huile de palme à partir de 2023. Cette demande de longue date de Sauvons la forêt a enfin été satisfaite, même si ce fut bien trop tardif et hésitant. L’heure est venue de réparer les dommages causés par des années de politique erronée.

« Ce qui est bon pour le climat ne doit pas nuire à l’environnement » a expliqué la ministre allemande de l’environnement Svenja Schulze dans un  communiqué de presse le 22 septembre, juste avant les élections. « C’est pourquoi l’Allemagne bannit l’huile de palme des réservoirs à partir de 2023. Parce que défricher des forêts, assécher des tourbières et détruire la nature pour produire des biocarburants est inacceptable. » 

Les palmiers à huile ne s’épanouissent que dans les zones à forte pluviosité proches de l’équateur, là où s’étendent les forêts tropicales humides. Les principaux fournisseurs mondiaux d’huile de palme sont l’Indonésie et la Malaisie. Des quantités moindres de l’huile végétale proviennent également d’Amérique centrale et du Sud et d’Afrique. On estime à 32 millions d’hectares la superficie des monocultures de palmiers à huile dans le monde actuellement. L’établissement de ces plantations a détruit la biodiversité et les moyens de subsistance des populations, a déclenché des centaines de conflits fonciers et porté atteinte au climat mondial.

Avec l’annonce d’exclusion de l’huile de palme des biocarburants, le gouvernement allemand satisfait à l’une des principales et anciennes demandes de Sauvons la forêt et de ses organisations partenaires. Il doit maintenant préciser quand et comment il entend remédier aux dommages causés par sa politique erronée en faveur de l’huile de palme et des biocarburants, comme la déforestation et la perte des terres et des moyens de subsistance des populations autochtones.

Réactions de Sauvons la forêt et de ses partenaires

Marianne Klute, présidente :
« Cette décision arrive malheureusement bien trop tard et, qui plus est, de manière hésitante. Les organisations de défense de l’environnement et des droits humains ainsi que les habitants, dont de nombreux peuples autochtones, des zones de production, luttent depuis des années contre la destruction des forêts tropicales causée par l’industrie de l’huile de palme. » 

Klaus Schenk, référent forêts et énergie :
« Le gouvernement fédéral n’a cessé de balayer du revers de la main les protestations, les plaintes et les études soumises. Maintenant, il veut tirer un trait sur cela et fuir ses responsabilités. Des millions d’hectares de forêt tropicale ont été détruits en raison de la politique erronée du gouvernement allemand et de l’UE en matière de biocarburants. »

Feri Irawan, partenaire de l’organisation indonésienne Perkumpulan Hijau :
« La fin de la promotion de l’huile de palme doit intervenir plus tôt, nous ne pouvons pas attendre 2023. Sinon, d’innombrables conflits autour des plantations de palmiers à huile perdureront. La situation est souvent désastreuse dans les plantations de palmiers à huile. Nous exigeons que les entreprises ayant reçu des subventions soient tenues pour responsables et qu’elles remédient, dès maintenant, aux dommages environnementaux et aux problèmes sociaux qu’elles ont causés. »

Échec de la certification et de l’huile de palme durable

Les réglementations allemande et européenne en matière de durabilité stipulent que seules les matières premières produites de manière durable peuvent être utilisées pour la production de biocarburants. Un système de certification est obligatoire pour garantir cela de manière contractuelle.

Pour ce faire, le gouvernement fédéral allemand a lancé et financé des systèmes de certification tels que l’ISCC mais aussi l’association du lobby de l’huile de palme, le Forum for Sustainable Palm Oil (FONAP). Ces deux structures servent à donner (à tort) une image écologique de l’huile de palme, à la présenter comme respectueuse de l’environnement et à promouvoir la consommation d’huile de palme certifiée. Cette politique a également clairement échoué, comme le montrent les propos de la ministre allemand de l’environnement Svenja Schulze.

La France avait déjà supprimé les avantages fiscaux de l’huile de palme pour la production de biocarburants à partir de 2020, avec pour conséquence une utilisation devenue non rentable. En juillet 2021, le gouvernement français a du annoncer qu’il allait aussi supprimer une autre niche fiscale dont bénéficient les dérivés de l’huile de palme. L’Autriche a également exclu l’huile de palme des biocarburants à partir du 1er juillet 2021.

Part de l’huile de palme dans les biocarburants

1,26 million de tonnes (t) d’huile de palme ont été consommés en Allemagne en 2019 selon le FONAP, dont plus de la moitié (646 000 t) pour le seul secteur des transports. 80 000 t d’huile de palme ont été brûlées dans des centrales de cogénération (PCCE) pour produire de l’électricité et de la chaleur. Par ailleurs, 246 500 t d’huile de palme ont été consommés par l’industrie alimentaire, 150 200 t dans les aliments pour animaux, 106 517 pour les produits chimiques/pharmaceutiques t et 29 622 t pour la fabrication de détergents, produits d’entretien et de nettoyage et de cosmétiques.

L’huile de palme représente une part de 17,5 % de l’ensemble des biocarburants, 25% du biodiesel et 100% des huiles végétales hydrogénées (HVO), consommés en Allemagne en 2019 selon l’Agence fédérale pour l’agriculture et l’alimentation (BLE).

Une autre part non quantifiée d’huile de palme pour la production de biocarburants, est celle contenue dans les déchets et les matières résiduelles utilisés, comme huile de cuisson usagée (HCU, en anglais Used Cooking Oils/UCO), qui sont principalement importées d’Asie.

Critiques supplémentaires

  • L’huile de soja est toujours autorisée et pourrait se substituer à l’huile de palme, ce qui aggraverait la déforestation en Amérique du Sud.
  • À notre connaissance, la décision ne s’applique pas aux centrales électriques, celles fonctionnant à huile de palme. La loi allemande sur les énergies renouvelables (loi sur les EnR, en allemand EEG) encourage et finance la combustion de l’huile de palme, qu’elle considère durable.
  • Les graisses et huiles de cuisson usagées (HCU), etc. fabriquées à partir d’huile de palme sont toujours autorisées comme matières premières pour les biocarburants. Il existe pourtant des soupçons de fraude massive impliquant les HCU. La demande en HCU est tellement forte que leur prix devient parfois plus élevés que celui de l’huile de palme normale. Cela attire les fraudeurs. De grandes quantités d’huile de palme sont apparemment ajoutées aux huiles de friture usagées et exportées vers l’Europe. Les biocarburants produits à partir de déchets et de résidus étant doublement comptabilisés et subventionnés, la fraude est très lucrative.

  1. selon le FONAP

    Publication du FONAP, janvier 2021 : "Analyse du secteur de l’huile de palme en Allemagne en 2019" (en allemand)

    https://www.forumpalmoel.org/imglib/downloads/Pressekonferenz%2020-01-2021/FONAP%20Palmölstudie%202019_final.pdf 

  2. selon l’Agence fédérale pour l’agriculture et l’alimentation (BLE)

    Publication de la BLE, novembre 2020 : "Rapport d’évaluation et d’expérience pour 2019 : Ordonnances sur la durabilité de l’électricité produite à partir de la biomasse et des biocarburants" (en allemand)

    https://www.ble.de/SharedDocs/Downloads/DE/Klima-Energie/Nachhaltige-Biomasseherstellung/Evaluationsbericht_2019.pdf?__blob=publicationFile&v=3

  3. fraude massive impliquant les HCU

    Article de la BBC, 21 avril 2021 : "Changement climatique : Des doutes croissants sur le biocarburant à base d’huile de friture" (en anglais)

    https://www.bbc.com/news/science-environment-56819257

    4 mars 2021 : Proposition de solution du Médiateur européen dans l’affaire 1527/2020/MAS sur le refus de la Commission européenne d’accorder l’accès du public aux documents concernant l’origine et la quantité d’huiles de cuisson usagées rapportées à la Commission par les systèmes de certification volontaires dans le cadre de la directive sur les énergies renouvelables (en anglais)

    https://www.ombudsman.europa.eu/de/solution/en/145657 

    Article d’Euractiv, 20 novembre 2020 : "Une nouvelle enquête sur la fraude jette le doute sur l’origine des huiles de cuisson usagées" (en anglais)

     https://www.euractiv.com/section/agriculture-food/news/new-fraud-investigation-casts-doubt-over-used-cooking-oil-origins/ 

    Article d’Euractiv, 26 juillet 2019 : "Source industrielle : un tiers des huiles de cuisson usagées en Europe sont frauduleuses" (en anglais)

    https://www.euractiv.com/section/all/news/industry-source-one-third-of-used-cooking-oil-in-europe-is-fraudulent/

    Rapport de CE Delft, décembre 2020 : "L’huile de cuisson usagée (HCU) comme matière première pour les biocarburants dans l’UE" (en anglais)

    https://www.transportenvironment.org/wp-content/uploads/2021/07/CE_Delft__200247_UCO_as_biofuel_feedstock_in_EU_FINAL%20-%20v5_0.pdf 

    Question écrite de Mme Marie-Noëlle Lienemann publiée dans le JO Sénat du 13 juin 2019 : "Huile de palme maquillée en « huile de cuisson usagée » pour les biocarburants"

    https://www.senat.fr/questions/base/2019/qSEQ190610858.html